santé

    Ménopause: comment on en a fait une maladie…

    Cette transition pourtant naturelle dans la vie des femmes est, chez nous, largement perçue sous la forme de symptômes et de risques. C’est loin d’être le cas partout. Interview de la sociologue Cécile Charlap.

    Publié le 
    18 Mars 2019
     par 
    Geneviève Comby

    Bouffées de chaleur, changements d’humeur, déprime, sécheresse vaginale… c’est un véritable chapelet de symptômes que déroule l’habituel discours sur la ménopause. Explications avec la sociologue Cécile Charlap, auteure d’une enquête sur le sujet.

    FEMINA La ménopause n’est pas qu’un processus physiologique, elle est associée à des représentations qui sont loin d’être universelles. Dans certaines cultures africaines, elle-même va de pair avec un gain de pouvoir!
    Cécile Charlap
    La physiologie est toujours associée à des représentations. En ce qui concerne la ménopause, ce ne sont, en effet, pas des représentations universelles. Il est vrai que dans certaines cultures, le moment de la ménopause est un moment où les femmes peuvent accéder à des statuts valorisés, par exemple à des fonctions de pouvoir politique, religieux, à certains métiers aussi, accoucheuse par exemple.

    Dans la culture traditionnelle japonaise, il n’y a même pas de mots pour évoquer la ménopause…
    Dans le cadre de recherches faites au Japon, datant d’avant les années 90, d’avant la mondialisation de la médecine et des médicaments, des anthropologues ont observé que dans les représentations traditionnelles, la ménopause telle qu’on l’entend en Occident n’avait pas d’équivalent. Face aux chercheurs qui souhaitaient parler de ça avec elles, les Japonaises restaient bien embêtées.

    Pour ces femmes, l’arrêt des règles, de la fécondité physiologique, était perçu comme faisant partie d’un processus de vieillissement plus large qui incluait le blanchissement des cheveux, la perte de force musculaire et qui concernait aussi bien les hommes.

    En Occident, le terme ménopause n’existait pas avant le XIXe siècle. Comment est-il apparu?
    Il est apparu sous la plume d’un médecin français, Charles de Gardanne, en 1816. Auparavant, la médecine parlait de la fin des règles et de la fécondité en termes d’âge critique. Gardanne construit un mot, à partir des termes grecs menes et pausis, la cessation des règles.

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    La ménopause est alors associée à un discours essentiellement médical?
    Tout à fait. C’est une notion élaborée par un médecin qui va ensuite faire florès dans nombre de traités médicaux où elle est associée à toutes sortes de pathologies, aussi bien physiques que mentales. À cette époque, on pense le corps à travers les humeurs, pas encore les hormones. On imagine qu’il y a une sorte de trop-plein de sang chez les femmes qu’il faut absolument évacuer sans quoi il produira des effets délétères. On leur propose donc des saignées, ou même la pose de sangsues.

    Aujourd’hui encore, la ménopause est surtout évoquée dans un contexte médical. Elle est réduite à une insuffisance hormonale, à quelque que chose de négatif, une pathologie.
    Oui, la ménopause est vraiment pensée à partir du symptôme: bouffées de chaleur, sécheresse vaginale, dépression, etc. Elle est aussi pensée à partir du risque, le risque d’ostéoporose, de cancer. Finalement, le symptôme et le risque fonctionnent comme une grille de lecture de la ménopause à tel point que, parmi les femmes que j’ai rencontrées, certaines m’ont dit:

    «Je n’ai pas eu de symptômes, donc je n’ai pas vécu la ménopause.»

    Il y a une vraie surprise pour ces femmes?
    Oui, car dans les discours médicaux, on a l’impression que toutes les femmes vont être sujettes à tout ce cortège de symptômes. D’où l’étonnement de celles qui ne se retrouvent pas dans ce cadre symptomatologique. Les expériences vécues par les femmes ne sont pas du tout homogènes. Elles dépendent également de caractéristiques telles que le milieu social.

    En quoi la façon dont les femmes perçoivent les effets de la ménopause change selon le milieu social?
    Les représentations des manifestations corporelles, mais aussi des médicaments à utiliser, sont très différentes. Les femmes issues de milieux plutôt aisés, urbaines, ayant des fonctions professionnelles de cadres de grandes institutions, ou en lien avec le public vivent, par exemple, les bouffées de chaleur comme une sorte de stigmate qu’il faut invisibiliser, notamment parce qu’il fait perdre la face dans des relations professionnelles qui mettent en jeu des rapports de pouvoir avec des hommes ou avec des femmes plus jeunes.

    Ces femmes se tournent beaucoup plus vers des traitements hormonaux pour retrouver ce qui est, à leur sens, un corps performant, tandis que d’autres femmes, de milieux plus populaires, ruraux, vivent plutôt les bouffées de chaleur comme une sorte de manifestation d’une bonne nature, comme quelque chose qu’il faut accepter même si ça peut être difficile à vivre. Elles se rendent beaucoup moins chez le médecin à ce sujet et ont plus recours à des traitements considérés comme naturels, à base de plantes par exemple. Les hormones, par contre, sont perçues de manière assez négative, comme des agents chimiques.

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    Selon vous, avant de devenir une réalité biologique, la ménopause est une expérience sociale qui précède largement la fin des règles?
    Oui, bien avant d’être physiologiquement stériles, les femmes deviennent socialement stériles. Elles vivent une ménopause sociale, dans le sens où on les enjoint petit à petit, à partir de la quarantaine, à ne plus faire d’enfants. Les discours médicaux dépeignent ces grossesses qu’ils nomment tardives comme des grossesses à risque, indésirables. On se trouve là face à une norme, sous-tendue par une morale sexuée en termes d’usage du corps. On ne retrouve pas cette norme chez les hommes, puisque les paternités tardives ne sont pas l’objet de discours particulièrement réprobateurs.

    Vous parlez d’un processus de «disqualification», c’est très fort…
    Oui. Je pense que la construction sociale de la ménopause en fait l’entrée dans un vieillissement qui est beaucoup plus disqualifié et déficitaire pour les femmes que pour les hommes, chez qui les représentations sont plutôt du côté de la maturité, de l’expérience. On voit bien que, dans les instances de pouvoir, on a des hommes qui sont âgés.

    Les hommes sont également beaucoup moins exclus du marché amoureux par leur âge que les femmes. Comme le féminin est complètement articulé à la fécondité, à la séduction, l’avancée en âge fonctionne, pour les femmes, comme une disqualification.

    Les femmes ménopausées évoquent pourtant, aussi, un soulagement, une libération même!
    Oui. C’est quelque chose de très partagé dans mon enquête, cette libération. Il ne s’agit pas d’une libération de la contrainte des règles en tant que telles, mais du devoir d’invisibilisation de ce flux, qu’il faut absolument avoir pour être considérée comme une femme, mais qu’il faut absolument cacher. C’est aussi une libération de la gestion de la fécondité du couple qui incombe largement aux femmes. Elles dépeignent ainsi à la fois la libération d’une contrainte qui relève d’une charge mentale et l’entrée dans une sexualité plutôt satisfaisante grâce au fait qu’elles se connaissent mieux, qu’elles ont plus d’expérience.

    Recettes naturelles contre les bouffées de chaleur

    La sexualité après la ménopause, c’est un immense tabou?
    Effectivement. Dans les médias, on ne parle de la sexualité à la ménopause que sous l’angle du problème, de la sécheresse vaginale ou alors des problèmes de libido. Or, les femmes racontent autre chose.

    Les médias, selon vous, contribuent beaucoup à véhiculer ce discours médical, négatif?
    Les médias reprennent le registre médical, mais en plus ils le dramatisent. On peut voir sur des sites internet des articles dans lesquels la ménopause est directement qualifiée de maladie. Par exemple sous le thème maladies hormonales, on va trouver un onglet sur la ménopause. Cette forte dramatisation est associée à de fortes injonctions à une hygiène de vie, à une discipline particulière: ne pas se laisser aller, faire attention à son alimentation, faire du sport, comme si la ménopause correspondait à un moment de raffermissement disciplinaire pour les femmes par rapport à ce corps qu’il va falloir canaliser.

    «La fabrique de la ménopause» de Cécile Charlap (Ed. CNRS)

     

     

    Jeanne, 50 ans: «Il faut que je me prépare gentiment»

    «Je n’ai déjà presque plus de règles depuis que je porte un stérilet à hormones, donc je n’ai pas vraiment pu me fier à l’évolution de mon cycle pour voir arriver la ménopause. Par contre, j’ai eu des bouffées de chaleur. Les fameuses bouffées de chaleur! C’est arrivé vers 48 ans et ça a duré environ six mois, de manière assez régulière. C’est désagréable sur le moment, on aimerait pouvoir enlever sa peau, mais on ne peut rien faire. Ça m’arrive encore mais rarement. Je ne peux pas dire que ce soit très handicapant.

    Quand ça a commencé, je me suis dit: Voilà, c’est le moment, il faut que je me prépare gentiment. Sans plus. L’idée de perdre ma fertilité ne me dérange pas.

    J’ai eu ce sentiment, vers 42 ans, lorsque mon gynécologue m’a proposé de me ligaturer les trompes. À ce moment-là, ça m’a heurtée, même si je n’avais plus de projet d’enfants. Aujourd’hui, mes enfants sont adultes, je sais que je n’en ferai plus et ça me va, je suis prête. Je ne m’en soucie pas plus que ça. Je n’aimerais simplement pas trop pâtir des effets de la ménopause, prendre du poids notamment. Si ça devait être le cas, j’agirai en prenant des hormones.»

    A 28 ans, je me suis retrouvée ménopausée

    Rebecca, 58 ans: «Je suis consciente de vieillir, et voilà, c’est comme ça»

    «La ménopause? Ça ne représente rien pour moi. Je suis surtout très contente de ne plus avoir mes règles, de ne plus avoir à subir les douleurs qui vont avec. Chez moi, ça a commencé très progressivement, avec des règles de moins en moins régulières. Après 50 ans, mon cycle est devenu assez chaotique. Et puis, j’ai commencé à avoir des bouffées de chaleur qui surgissaient, comme ça, un peu n’importe où, n’importe quand, alors j’ai pris des médicaments à base de plantes qui m’ont soulagé un temps.

    Heureusement, car je trouvais ça assez désagréable, cette sensation de devenir moite. Je ne me sentais physiquement pas bien et, en plus, mal à l’aise, car j’avais l’impression, lorsque ça arrivait en séance de travail par exemple, que tout le monde autour de moi le remarquait. Et puis, comme les plantes n’ont plus fait effet, je me suis tournée vers les hormones et ça me va très bien.

    Je suis consciente de vieillir, et voilà, c’est comme ça. Je ne me sens pas moins femme pour autant, peut-être parce que je n’ai jamais eu d’enfant et que je n’en ai jamais désiré.»

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